Jusqu’au jour où

Article publié en 2010 dans les Cahiers pédagogiques.

Professeure d’éducation musicale, j’ai toujours été marquée par la force des voix, celles des élèves, en transformation, celles des oeuvres, s’inscrivant dans les mémoires. Derrière elles, la présence perceptible du temps.

Les petites voix soleil d’enfants, la voix lune des jeunes filles. Et les voix de garçons qui se métamorphosent sous mes oreilles, m’offrant les premières marques du passage des corps. Il reste peu de rites de société dit-on. La mue pour les garçons en est un que je marque toujours avec un grand sourire de bienvenue et un changement dans l’espace puisque la nouvelle voix grave rejoint le clan des presqu’hommes sous les yeux de tous. C’est toujours fête. D’autant que souvent le chant, la classe, en sont transformés peu à peu. Ils sont arrivés tout petits, tout mignons en 6e. Les voilà devenir des hommes.

Hier
On fait apparaître les voix, en tout premier à leur propriétaire. Ça a commencé pendant ma première année, quand j’ai enregistré Régis, un loulou de 3e, dans des chansons de Renaud. Mistral gagnant. La pêche à la ligne. Et à qui j’ai emporté à Auxerre l’an dernier l’enregistrement négligé pendant 19 ans. Régis qui m’a présenté sa femme, son petit garçon, et son boulot où il partait à 7 heures en costume cravate.

Demain
Si je ne dois plus rien leur faire écouter, alors il faut qu’ils entendent ça. Ça, c’est le « confutatis » du Requiem de Mozart. Derrière ma porte on l’entend monter, clamer, claquer. Et je rajoute tout ce qu’il faut pour que les élèves ne passent pas à côté, la mort à 35 ans, Confutatis, et la peur de l’enfer, Maledictis, et l’espoir des anges pour qui il compose, Voca me, en qui il veut bien croire, Voca me, qu’il veut bien même inventer en composant pour eux. Et dans la salle pas un ado ne bouge, Mozart à la fois les écrase et les élève sur leur chaise. C’est pour cela que ça s’appelle un chef-d’œuvre. Ça les prend, là tout de suite. Et ça s’inscrit dans les cellules de mémoire. Jamais ils n’oublieront. Un chef-d’œuvre ça a aussi la particularité de ne servir à rien. Jusqu’au jour où vous en avez besoin, parce que plus rien ne va de soi, parce que la brume casse les vitres. Jusqu’au jour où vous découvrez que cette musique-là elle était en vous, et qu’elle comble vos pièces manquantes. Mes auditeurs du jour, ils n’ont pas encore de brume, et pas de pièces qui manquent. Mais la musique ils l’auront désormais en eux aussi, tous, même les Kevin, les Mohammed et les Vénitia, et elle réapparaîtra peut-être un jour, dans longtemps. Ils auront oublié quand qui et comment, mais ils n’auront pas oublié la musique.

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